À la tête de Vizea Sud-Ouest, Jonathan Coulet intervient à l’interface entre aménagement, construction et transformation des organisations. Depuis plus de 15 ans, il accompagne collectivités, aménageurs et entreprises sur des projets où les enjeux environnementaux ne sont plus théoriques, mais structurants. Son approche : relier stratégie et opérationnel pour rendre la transition réellement applicable

Qu’est-ce qui t’a conduit vers ce métier ?
Ce qui m’a conduit vers ce métier, c’est d’abord une sensibilité assez forte au vivant. Une attention à la nature, aux écosystèmes… et surtout à la manière dont nos modes de vie viennent les impacter.
rès vite, cette sensibilité m’a amené vers la ville. J’ai cherché à comprendre pourquoi certains lieux fonctionnent — créent du confort, de la qualité de vie, tout en respectant le vivant — et pourquoi d’autres non. Derrière cette question, je vois des flux, des usages, des politiques publiques, des choix très concrets, ainsi qu’une attention essentielle à la consommation des ressources et de l’énergie, et à la nécessité de les inscrire dans une logique de sobriété dans le temps.
Ce qui m’a accroché, c’est la complexité. L’aménagement oblige à croiser des sujets techniques, sociaux, environnementaux, économiques. Une complexité au sens d’Edgar Morin, qui ne se simplifie pas mais qui se structure.
J’ai aussi toujours eu une appétence pour le projet, pour l’architecture, pour la matérialité. Mais avec le besoin d’aller au-delà de l’objet, de comprendre les systèmes dans lesquels il s’inscrit.
Au départ, j’intervenais principalement à l’échelle des projets.
Et assez rapidement, je me suis rendu compte que beaucoup de décisions structurantes se jouaient en amont : dans les stratégies, dans les organisations, dans la manière dont les acteurs arbitrent.
C’est ce constat qui m’a amené à élargir progressivement mon intervention.
Aujourd’hui, j’interviens à la fois sur les projets… et sur les organisations qui les rendent possibles. Par exemple, sur le sujet de la mobilité, j’accompagne à la fois des collectivités dans la définition et le pilotage de leurs politiques publiques (plans de mobilité, stratégies territoriales), et des entreprises du territoire dans leur déclinaison opérationnelle : élaboration de plans de mobilité employeur, optimisation et mutualisation des flottes de véhicules, évolution des usages et des pratiques de déplacement. Dans la même logique, j’interviens également sur les enjeux énergétiques, en articulant vision stratégique et mise en œuvre opérationnelle. J’accompagne par exemple des collectivités dans la définition de trajectoires de sobriété énergétique à l’échelle communale ou intercommunale, ainsi que dans l’évaluation du potentiel de déploiement du photovoltaïque sur leur territoire. En parallèle, j’interviens auprès d’acteurs économiques pour traduire ces orientations en actions concrètes : mutation des systèmes de chauffage, amélioration de la performance énergétique, ou encore déploiement de solutions de production photovoltaïque adaptées à leurs sites et à leurs usages.
Finalement, c’est le même métier, mais à une autre échelle. Avec le temps, j’ai compris que ce métier me permettait d’articuler trois choses : comprendre, agir et transformer
À quel moment as-tu décidé de prendre la direction de Vizea Sud-Ouest ?
Ce n’est pas une décision qui s’est prise en un instant précis.
Après plusieurs années à travailler sur des sujets d’urbanisme durable en Ile-de-France, j’ai ressenti le besoin d’élargir mon champ d’action. Ne plus être uniquement dans le projet, mais intervenir sur l’ensemble de la chaîne : mobilité, bâtiment, stratégie, transformation des organisations.
Et puis il y avait une envie d’entreprendre.
Avec mes associés, nous avons fait un choix structurant dès le départ : ne pas spécialiser l’agence sur un seul sujet, mais assumer une approche globale et multi-expertises. C’était plus complexe à développer, mais beaucoup plus cohérent avec les enjeux.
L’ouverture à Bordeaux s’est imposée assez naturellement. D’un côté, une attache personnelle au territoire ; de l’autre, un contexte particulièrement révélateur des enjeux actuels — croissance, pression foncière, adaptation climatique — mais aussi une réelle capacité à expérimenter et à innover.
Être implanté localement n’était pas seulement une opportunité.
C’était une condition pour être utile.
Aujourd’hui, après 5 ans de développement, avec une équipe d’une dizaine de personnes, on intervient sur un spectre large : stratégies territoriales, projets d’aménagement, mobilités, ingénierie du bâtiment, accompagnement RSE, ainsi que démarches de décarbonation et d’adaptation au changement climatique. Et surtout, on voit que cette approche transversale fait sens pour les acteurs.
Quelles sont aujourd’hui les transformations les plus structurantes dans ton secteur ?
Le vrai sujet aujourd’hui, ce n’est plus la prise de conscience.
C’est le passage à l’action.
On observe encore beaucoup d’écart entre les ambitions affichées et les décisions réellement prises. Et c’est là que se situent les blocages.
Dans le même temps, le cadre a profondément changé.
Le modèle de ressources abondantes et peu chères est terminé. Énergie, matériaux, foncier… tout devient contraint. Et cela déstabilise l’ensemble des modèles économiques.
Dans un contexte où les marges de manœuvre se réduisent et où les impacts financiers — directs et indirects — du changement climatique deviennent de plus en plus visibles, l’enjeu n’est plus de s’arrêter à l’analyse, mais de passer à l’action.
Dans ce cadre, l’ingénierie et le conseil retrouvent pleinement leur utilité.
Pas pour empiler des études, mais pour arbitrer, décider et faire en sorte que ces décisions tiennent dans une économie contrainte.
Et cela concerne aujourd’hui tous les secteurs, pas uniquement l’aménagement.
Peux-tu donner un exemple concret de ces difficultés ?
On est régulièrement confrontés à des décalages entre stratégie et opérationnel.
Par exemple, des collectivités qui adoptent des trajectoires ambitieuses — type Plan Climat Air Energie Territorial — et qui, à l’échelle des projets, prennent des décisions qui vont à l’encontre de ces engagements.
Ce n’est pas un problème de volonté, mais d’alignement — et plus largement de moyens pour y parvenir.
Les acteurs ne disposent pas toujours des outils, des méthodes ou de l’ingénierie nécessaires pour appréhender la complexité des situations : comprendre les causalités, les effets en chaîne, les interactions entre décisions, parfois à plusieurs échelles ou sur des temporalités différentes.
Or, les enjeux environnementaux fonctionnent précisément de manière systémique, avec des impacts indirects, différés, souvent peu visibles à court terme.
Sans cette lecture, on prend des décisions partielles, parfois amputées, qui peuvent générer des effets négatifs pour notre territoire et la santé environnementale.
Autre point très fréquent : la question économique.
Elle est encore trop souvent utilisée pour justifier l’inaction ou limiter l’ambition.
Pourtant, dès qu’on élargit le raisonnement — en intégrant le moyen-long terme, les risques, les coûts d’exploitation — les équilibres changent profondément.
Ce qui manque, dans la majorité des cas, ce n’est pas la solution technique.
C’est un cadre de décision partagé, qui accepte de se projeter au-delà du court terme.
On l’observe très concrètement dans nos accompagnements, notamment sur des schémas directeurs immobiliers ou des plans stratégiques de patrimoine : dès lors qu’on réintroduit la notion de temps, la qualité environnementale et climatique des décisions s’améliore nettement.
Et c’est précisément à cet endroit que nous intervenons.
Quelle est ta vision de ton rôle aujourd’hui ?
Je travaille sur des sujets où il n’y a pas de solution simple.
Mon rôle consiste à aider à arbitrer dans des contextes complexes, avec des contraintes réelles, parfois contradictoires. On n’est pas là pour proposer des solutions idéales, mais pour rendre possible ce qui paraît difficile.
Concrètement, cela revient à aligner trois dimensions : les ambitions environnementales, les contraintes opérationnelles et les décisions effectivement prises.
Et c’est justement cette complexité des projets qui structure aussi mon rôle de dirigeant.
Pour être utile sur ces sujets, on ne peut pas fonctionner en silo. Il faut être capable de mobiliser plusieurs expertises, de croiser les échelles, de relier la stratégie au projet.
C’est pour cela que je travaille à structurer Vizea comme un écosystème cohérent et engagé, capable d’intervenir à la fois sur l’énergie, la mobilité, le bâtiment, l’aménagement, l’adaptation, la biodiversité, la RSE, l’éco-conception, la décarbonation et les stratégies territoriales.
Et derrière ça, il y a une conviction simple : la qualité de ce qu’on produit dépend directement de la qualité du collectif.
Mon rôle, c’est donc aussi de créer un cadre dans lequel chacun peut monter en compétence, prendre des responsabilités et contribuer pleinement. Parce que c’est à cette condition qu’on peut réellement être utile sur les projets
Comment vois-tu évoluer le secteur dans les prochaines années ?
La transition ne sera plus une option.
Il y aura des acteurs qui l’anticipent et en font un levier.
Et d’autres qui la subiront.
La différence se fera sur la capacité à intégrer ces enjeux suffisamment tôt… et surtout à les tenir dans la durée.
Aujourd’hui, on voit clairement que ceux qui prennent le temps de structurer leurs décisions en amont sont aussi ceux qui s’en sortent le mieux dans les phases opérationnelles.
C’est avec ces acteurs-là que je travaille au quotidien : ceux qui veulent dépasser le constat et entrer dans le faire, en assumant les arbitrages que cela implique.
Quelle conviction guide aujourd’hui ton action ?
Je suis convaincu que la transition se jouera dans la capacité à aligner les décisions.
Pas uniquement dans les stratégies, ni dans les projets pris isolément, mais dans la cohérence entre les deux.
Les organisations ont une capacité réelle à se transformer.
Mais cela suppose d’assumer des choix, de mobiliser les équipes et de tenir des trajectoires dans le temps.
Et à titre personnel, le fait d’être père donne une autre lecture à tout ça. On ne travaille plus uniquement sur des projets. On travaille sur des conditions de vie futures.
Et ça change le niveau d’exigence.
